DELÉMONT
Moins religieux et spirituel qu’avant, notre monde actuel tend à oublier les rites de passage qui rythmaient les vies depuis la nuit de temps. Pour marquer et donner du sens à ces moments clés – naissance, mariage ou décès, Christianne Chèvre accompagne les individus et les familles de manière laïque, bienveillante et personnalisée. Rencontre.
Comme on peut le deviner à son nom de famille, Christianne Chèvre est une enfant du Haut-Plateau. «Je suis d’origine de Mettembert, j’ai grandi à Movelier jusqu’à mes 10 ans puis à Soyhières jusqu’à mes 20 ans.»
C’est à 20 ans, justement, qu’elle se questionne sur le sens que donne la religion catholique à sa vie. «Après les enterrements, je me sentais triste, je trouvais qu’on ne parlait pas assez de la personne décédée. J’ai exploré d’autres religions, et j’ai même regardé un temps du côté du bouddhisme, confie la Jurassienne de 45 ans. “La vie a fini par me guider… Et c’est une amie, très pratiquante, qui m’a convaincue que le cadre qu’imposent les religions n’était pas fait pour moi!»
Dans le même temps, une formation d’accompagnement de personnes en fin de vie lui permet de faire face à ses terreurs. «J’ai entrepris cette formation de bénévole, car j’avais très peur de la mort depuis l’âge de six ans. Je voulais me confronter à la mort parce qu’en l’évitant, j’évitais aussi un peu la vie», se souvient l’ancienne écolière de Movelier.
Une rencontre marquante
A l’âge de 35 ans, elle rencontre Jeltje Gordon-Lennox, une “femme incroyable” qui bouleverse sa vie. «J’ai été formée à la cérémonie laïque en France avec cette Américaine qui vit maintenant à Genève», explique l’opticienne de métier, qui a dû abandonner cette profession initiale, suite à une perte progressive de la vue.
Point commun entre ces différentes expériences: être au service des autres motive l’habitante de Delémont. Dans ce sens, elle fait partie de la Care Team, un service de l’armée suisse qui accompagne les personnes ayant vécu un choc. «Être témoin d’un grave accident ou d’un suicide est un traumatisme. Nous aidons ces personnes à identifier leurs ressources et à repartir en sécurité chez eux», développe Christianne Chèvre. Avant d’ajouter
«Je fais partie d’une équipe de 260 personnes sur tout le canton de Berne et celui du Jura».
Célébrer les transitions de vie
La célébration laïque vise à marquer «un passage, impliquant des changements entre l’avant et l’après», comme des naissances, mariages, ou un décès. «Devenir parent fait aussi l’objet d’une célébration, tout comme le passage à l’âge adulte», précise Christianne Chèvre.
Personnalisée de A à Z, la célébration ne suit aucun cadre préétabli. «Il est plus chouette de se questionner soi-même, d’identifier ce qu’on aimerait et ensuite d’en faire quelque chose d’unique», s’enthousiasme l’accompagnante, qui intervient dans le Jura et au-delà.
«Lors du mariage à l’Église, les engagements sont déjà écrits et on les répète sans y réfléchir. Avec les futurs mariés, je travaille sur leurs engagements, autant dans leur unicité que dans leurs points communs, sur leurs points forts et leurs points faibles.»
Lors d’un décès, la célébration solennelle reste un hommage de vie. Dans ce moment de peine, pour Christianne Chèvre, il est important que «tous les aspects de la vie du défunt soient abordés: traits de caractère, parcours de vie et traces laissées sur cette Terre. Cet hommage est un héritage de cœur. Chacun repartira avec des souvenirs qui seront pour lui ou pour elle une source d’énergie».
Redonner du sens dans une société matérialiste
Recul des religions traditionnelles, sociétés hyper-matérialistes, vide existentiel, nécessité de s’adapter à la postmodernité… Il est difficile de cerner les raisons précises expliquant le recours croissant aux célébrations laïques.
«Le matérialisme nous incite à chercher à l’extérieur quelque chose qui devrait être recherché à l’intérieur. Les gens qui ont la chance d’avoir la foi connaissent cette source intérieure” explique Christianne Chèvre.
“Avant, j’avais la religion, mais je n’avais pas la foi. Maintenant, j’ai la foi, mais je n’ai pas de religion. Les textes sacrés de la Torah, du Coran ou de la Bible sont magnifiques et incroyables, mais il est souvent difficile de comprendre leur essence. Je préfère les choses plus terre-à-terre!»
Pour renforcer sa richesse intérieure, la célébrante laïque conseille d’admettre que l’on a tous des forces et des faiblesses, et que la vie ne peut pas être contrôlée mais qu’elle nous parle et nous guide. «Ecouter son cœur reste le bon chemin, sans négliger les autres et soi-même, la vie et ses lois. Nous pouvons poser des actes mais les résultats ne nous appartiennent pas.» Une conclusion à méditer.
Victor Schweizer