LUCELLE
L’abbaye cistercienne de Lucelle a vu le jour il y a plus de 900 ans. La communauté y a prospéré rapidement, mais a tout de même été frappée durant son histoire par des conflits. C’est toutefois suite à la Révolution française que les moines ont été contraints de quitter réellement les lieux et se sont ensuite dispersés. Pour aborder cette histoire, plongeons dans des documents d’archives.
C’est en 1124 que l’abbaye de Lucelle, traduite par «monastère de lumière» voit le jour. Damien Bregnard, des Archives de l’ancien Évêché de Bâle (AAEB), nous indique: «Précisément, ce sont des nobles, des cousins, comtes de Montfaucon, du côté de Besançon, qui fondent cette abbaye sur une terre donnée par l’Évêque de Bâle.» Leurs prénoms? Hugues, Amédée et Richard.
L’archiviste relève un fait:
«A cette époque, nous nous trouvons à Lucelle entre deux mondes, francophone et allemand. Cette abbaye devient un relais, un point de passage, pour les cisterciens, vers le côté germanique. Les moines proviennent généralement du Sundgau, avec peut-être quelques-uns de l’Evêché de Bâle ou de Franche-Comté. Mais il s’agit surtout d’Alsaciens, qui parlent allemand.»

Très rapidement, la communauté prospère et compte jusqu’à 200 moines. Plusieurs filiales voient le jour. Par exemple, les lieux possèdent un haut fourneau, une forge ainsi qu’une tuilerie. A son apogée, le monastère joue un rôle social, culturel et économique important pour toute la région. En 1780, il s’agit de la deuxième plus riche abbaye d’Alsace, juste avant la Révolution française:
«L’époque y est favorable: il n’y a pas vraiment de peste ou de grandes famines et l’Occident vit une période de croissance.»
Damien Bregnard poursuit:
«L’abbaye en impose durant son âge d’or. Nous ne nous rendons pas compte, de nos jours, lorsque nous nous rendons sur place, de la grandeur que ce complexe avait.»

Dissoute en raison de la Révolution
Mais les lieux ne sont pas épargnés par les conflits, et l’abbaye est plusieurs fois reconstruite après avoir été partiellement détruite. Par exemple, l’archiviste note la guerre des paysans de 1525:
«Il s’agit d’un phénomène qui touche l’Empire, et qui est violent en Allemagne et en Alsace. Il y a de bonnes révoltes, et encore davantage de violentes répressions. Les paysans saccagent alors l’abbaye.»
Autre exemple, la Guerre de Trente ans, qui oblige les moines à abandonner le site.
«Suite à ce conflit, c’est l’abbé alsacien Bernardin Buchinger qui redresse les lieux, mentionne notre interlocuteur. Il devient en quelque sorte l’archiviste du site. Il écrit une histoire des lieux, liste les abbés de Lucelle jusqu’à lui, et reproduit même les armes de chacun.»
Puis arrive finalement la Révolution française. L’abbaye est détruite, les moines quittent les lieux et se dispersent. La communauté locale est réellement dissoute en 1791. L’archiviste relève: «Le couvent se trouve alors en France, donc il n’y a pas la possibilité d’y échapper. Et même si cela avait été fait, deux ans plus tard, l’abbaye, dans le Mont-Terrible, aurait tout de même été saccagée, étant devenue française, vendue comme bien national.» Quelques membres de la communauté trouvent alors refuge du côté de la Suisse: «Il vaut mieux être moine dans notre pays qu’en France révolutionnaire.»


Les pierres issues de la destruction sont réutilisées. Le mobilier est vendu et lui aussi, à l’image des moines, dispersé. Une première vente des biens est organisée en mai 1791, puis la plus importante en octobre 1792:
«Beaucoup d’objets se retrouvent dans des paroisses alsaciennes.»
Ainsi, une partie des archives et ornements sont amenés à Altkirch. Et certains se retrouvent aussi dans la région. Damien Bregnard note par exemple une Vierge à l’enfant qui est aujourd’hui propriété du Musée de l’Hôtel-Dieu de Porrentruy.